• En France la laïcité repose sur trois principes, que je présente de façon un peu non conventionnelle dans un but didactique :

    - Le principe de séparation des pouvoirs entre l'Eglise et L'Etat : la religion ne règle pas la vie politique, sociale et économique de la Nation. Elle n'est pas au-dessus des lois, ce qui signifie que l'Etat doit être suffisamment fort pour proclamer non pas que dieu lui-même est au-dessus des lois, question rationnellement sans objet, mais que ceux qui se réclament de la parole divine ne le sont pas.
    - Le principe de liberté : sans être absente de la vie sociale, la religion relève de la vie privée des personnes qui exercent librement un choix souverain : je peux, en tant que citoyen, croire, ou ne pas croire en tel ou tel dieu, sans avoir de compte à rendre à quiconque. Cette liberté de choix personnel se traduit pour les croyants par la liberté d'exercice du culte, lequel est un ensemble de faits matériels comprenant notamment des signes ostentatoires, dont l'extériorisation peut être réglementée en fonction des nécessités de l'ordre public. Pour les non-croyants, cette liberté se traduit par la possibilité de vivre une vie « condamnable » au regard des règles de telle ou telle religion, sans encourir de sanction.
    - Le principe de protection : l'Etat garantit, dans l'égalité et la liberté, l'exercice du culte de chaque religion, afin d'éviter les conflits entre religions, ou entre les croyants des différentes obédiences ou les non croyants. Il assure aussi sa propre protection en veillant au respect du premier principe, afin d'éviter qu'une religion ne prenne le pouvoir, ou au contraire, afin d'éviter que sa mission de surveillance des religions ne l'entraîne à ne plus respecter le deuxième principe. L'Etat régule et s'auto-régule.

    Quelques remarques :

    La laïcité se distingue:

    - Du « sécularisme » : système qui établit un principe de séparation, mais accorde constitutionnellement ou légalement à l'Eglise un statut particulier. Se dit aussi pour les Etats dont la constitution fait référence à dieu.
    - Du « pilarisme » : système d'organisation politique qui, parallèlement aux institutions politiques classiques, fait reposer la vie politique de la Nation sur les « piliers » de la société civile, sorte de corps intermédiaires plus ou moins précisément nommés et régis par des lois ou des règlements, ou leurs propres règles internes. L'Eglise peut être l'un de ces piliers.
    - Du régime concordataire : contrat passé entre l'Etat et l'Eglise pour régler leurs relations, d'égal à égal.
    - De la religion d'Etat : système qui instaure une religion particulière, parfois avec un double caractère obligatoire et exclusif.
    - De la théocratie : gouvernement des prêtres.

    La frontière entre ces systèmes n'est pas toujours facile à tracer. Et les apparences sont souvent trompeuses : qui aurait dit que la Suède était jusqu'il y a peu un pays à religion d'Etat ? Les Etats-Unis sont une république laïque, pourtant le président prête serment sur la bible... ? Saviez-vous qu'en Allemagne, l'Etat prélève un impôt pour le compte de l'Eglise ?

    Le principe de laïcité est constitutionnel : ce qui signifie qu'il est hautement protégé juridiquement. La protection de la laïcité peut nécessiter légitimement l'engagement de la force publique, sous contrôle judiciaire, soit dans le but de protéger les institutions de la république (éviter la contestation des fondements de la république), soit dans le but de protéger les personnes (éviter les crimes racistes par exemple), ou les biens (éviter les profanations ou les attentats) ou les groupes de personnes (éviter les discriminations).


    Une question d'ordre public : en France, la surveillance des cultes relève du ministère de l'intérieur. Dans ce pays, la religion est traitée comme une question d'ordre public, comme la prostitution ou l'alcool au volant, que cela plaise, ou non. Cela n'a rien d'outrageant : notre histoire nous a appris que la religion est facteur de désordres, elle est donc traitée comme tel. Cependant, cette approche pragmatique n'enlève rien au respect dû aux personnes et à leurs convictions. En somme, la république distingue dieu, dont elle n'a cure, des religions, qu'elle surveille, et des personnes, qu'elle protège. Ainsi soit-il, pourrait-on dire.


    Une construction juridique subtile : la république, dit la loi, ne reconnaît aucune religion. On peut prêter au verbe reconnaître un sens diplomatique. En diplomatie, ne pas reconnaître un Etat revient à le considérer comme inexistant. En revanche, la république reconnaît les organisations religieuses, sous forme d'association ou d'instance représentative diverse, à qui elle accorde d'ailleurs un statut fiscal avantageux, d'où la ruée des sectes vers la reconnaissance par l'Etat de leur statut d'organisation religieuse.


    Une histoire tourmentée : la France fait avec son histoire, au cours de laquelle la question religieuse a eu, et conserve encore, une importance primordiale. Il y a une sorte de chronologie en quatre temps, comme un moteur :

    1 - Fille aînée de l'Eglise, la France a connu des guerres de religion, âpres et féroces, mettant aux prises pendant des siècles les tenants des divers courants du christianisme, de la Saint Barthélemy à la révocation de l'Edit de Nantes en passant par la croisade des Albigeois. Cette guerre civile, liée au protestantisme mais pas seulement, a peut-être fait des millions de morts. Et pas qu'en France, à travers l'Europe aussi. Les pages les plus noires de l'histoire de l'humanité ont été écrites dans ces moments là. L'idée de recommencer nous plaît aussi peu qu'elle ravit ceux qui ne les ont pas encore écrites.

    2- Ensuite ou en même temps, selon les périodes, il y a eu la question de l'autonomie du pouvoir de l'Etat par rapport à celui de la religion. La loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat est seulement un jalon, mais pas un point final. Entre l'Etat, devenu en France la république des Lumières, et les religions, le combat est permanent. C'est la guerre de toutes les guerres, elle est de siège, de mouvement, de position et d'escarmouches. Inutile de croire que nous pourrons nous endormir tranquille à l'ombre d'un problème réglé, il ne le sera jamais. La mission est donc simple : une sentinelle, un rempart, des valeurs à défendre et une bonne arme entre les mains. Maintenant, camarade, choisis ton camp.

    3 - Après cela, ou en même temps, c'est selon, il y a eu la question juive, sujet si vaste que je ne commencerais même pas à tenter de l'aborder. Rappelons-nous seulement que dans notre histoire la plus récente, il y a eu l'affaire Dreyfus et la Collaboration.

    4 - Et maintenant, la question musulmane, ou plus exactement, la question islamique. Ces questions-là, nous avons du mal à les comprendre, car elles sont en cours de décryptage.


    Dernière remarque, celle où je veux en venir : le principe d'impartialité de l'Etat à l'égard des religions est intrinsèquement contenu dans les trois principes de la laïcité, bien qu'il soit souvent présenté de façon autonome, ce qui permet de le discuter dans le but éventuel de le remettre en cause, sans donner l'impression de s'attaquer à l'ensemble de l'édifice, dont il assure pourtant le soutien principal.

    Parce qu'il est un garant, l'Etat doit être impartial. La partialité éventuelle de l'Etat ou de l'une de ses administrations n'est cependant pas un cas d'école, loin de là : ici, un restaurant universitaire refuse de servir une étudiante, au motif qu'elle porte un voile. C'est un abus. Là, un aéroport écarte de son emploi un salarié au motif qu'il est musulman, ce qui lui semble incompatible avec les règles de sécurité anti-terroristes. C'est un abus. Là encore, c'est un préfet qui fait expulser expéditivement un imam, lui reprochant d'avoir tenu des propos encourageant la violence contre les femmes, sans prendre la peine de vérifier la matérialité des faits, qui se sont ultérieurement révélés faux. Abus.

    En principe, la justice sanctionne ces abus. Mais parfois, il arrive que la justice elle-même s'y perde un peu. Ainsi par exemple, deux juridictions françaises, un tribunal correctionnel puis une cour d'appel, ont condamné pour injure publique en raison de l'appartenance à une religion les représentants d'une association de lutte contre le sida, au motif qu'elle avait employé pour l'une de ses campagnes d'information l'expression « sainte-capote », sur plainte d'une association servant de faux nez à un mouvement d'extrême droite. Cette malheureuse condamnation a finalement été annulée par la cour de cassation, ce dont on ne peut que se féliciter. Mais l'affaire montre bien qu'une certaine confusion règne à propos de la laïcité, car la cour d'appel qui avait condamné les prévenus se référait explicitement à une notion « d'offense envers la communauté catholique ». Pour en arriver là, il fallait que ces magistrats aient perdu de vue les fondements même de la laïcité. Inquiétant, donc.

    Si la bienveillance recommande de mettre ce faux pas sur le compte d'un instant d'égarement, il convient aussi de remarquer que les épreuves de force entre les tenants d'une religion et ceux qui ne tiennent rien d'autre qu'une plume ou un crayon, ou un appareil photo, ou une caméra, ont tendance à se multiplier.

    Pour les éviter, certains média frileux ont recours à l'autocensure et tout ce qui s'apparente à du religieux est évacué de leur production médiatique, avant même publication. Quelques Cènes provocatrices sont ainsi parties à la corbeille. D'autres médias, négligents sans doute, n'ont même pas le temps de pratiquer l'autocensure avant la mise sous presse, et voilà que partent vers les kiosques des caricatures de Mahomet ou l'article brûlot d'un Redeker. Ils ne leur restent plus alors qu'à s'interroger sur l'opportunité de faire de plates excuses, exercice dans lequel certains d'entre eux font preuve d'un zèle émouvant.

    Chacune de ces affaires - Sainte capote, caricatures de Mahomet, Cène à la corbeille, Redeker - a ses mérites : elles éclairent toutes les principes de la laïcité sous un angle différent. Nous devrions donc être particulièrement bien « éclairés » sur le sujet. Or, ce n'est pas le cas : la confusion règne.

    L'un des centres de gravité de cet univers de confusion est la remise en cause du principe d'impartialité de l'Etat.

    Par une dérive sémantique, le principe d'impartialité de l'Etat est de plus en plus souvent assimilé à un principe de neutralité. La neutralité est un concept complexe et radicalement différent de l'impartialité. Comme d'habitude dans ce domaine, les voies qui mènent en enfer sont pavées de bonnes intentions, et ceux qui postulent pour la neutralité de l'Etat en matière religieuse n'ont pas toujours conscience qu'ils allument la mèche d'un explosif particulièrement détonnant.

    On trouve actuellement trois grands types de comportements ou de discours « pro-neutralité » :

    1 - Des comportements individuels de revendication : par le port ostensible de signes religieux, par la contestation verbale, par le refus de se plier à des règles communes, voire par des actes violents, essentiellement dans les locaux affectés à des services publics, comme l'éducation nationale ou le service public hospitalier. Fondamentalement, ces personnes exigent que la république soit neutre à leur égard, c'est à dire qu'elle ne perturbe en aucun cas l'application de ce qu'elles tiennent pour une règle divine, y-compris lorsqu'elles se trouvent dans un cadre social qui n'applique pas ces règles. C'est donc un concept de neutralité extensif. La somme de ces comportements individuels finit par faire croire à un mouvement de masse. La réalité semble bien plus nuancée.

    2 - Des discours idéologiques organisés autour de « la sainte alliance des monothéismes » : on désigne par-là ceux qui, au sein des religions catholique romaine, juive, ou musulmane n'acceptent pas l'idée qu'une république proclame que la loi des hommes à une valeur juridique supérieure à celle de leur dieu. C'est le camp des durs. Comme souvent, les extrêmes se rejoignent : si les uns et les autres ne se supportent pas, ils s'allient néanmoins contre leur ennemi commun, la république. Ces durs passent pour minoritaires, mais actifs.

    3 - Des discours intellectuels : la notion de neutralité de l'Etat est omniprésente dans le champ social. On la rencontre constamment et depuis longtemps en matière économique, par exemple. Mais aussi en matière culturelle et artistique, scientifique, etc. Et même dans le domaine... politique ! Un Etat politiquement neutre...ça laisse songeur, non ? Dans le domaine de la laïcité, ce discours commence à se retrouver lorsque, dans un souci souvent légitime on souhaite pratiquer une politique anti-discriminante à l'égard des Musulmans français ou vivant en France, car on perçoit que, par comparaison, la laïcité à la française leur donne moins de droits ou moins de reconnaissance qu'aux croyants des autres religions, notamment et surtout les Catholique. Tout se passe comme si on voulait libéraliser un marché dominé par un « opérateur historique », l'Eglise catholique romaine, dans le but de permettre la concurrence, donc la liberté de choix des consommateurs, en favorisant l'émergence des challengers, c'est à dire en premier lieu les Musulmans.


    Actuellement, l'enjeu de cette dérive sémantique est de ne plus faire de la question religieuse une question d'ordre public, mais une question relevant d'une approche communautariste. Il n'y a pas toujours du mal à cela, car la conception « ordre public » n'est pas facile à vendre à une opinion publique prompte à se rebeller face à l'autorité, alors que l'approche communautariste a le mérite d'être « proche » des gens. Or, la proximité est une valeur supérieure dans les sociétés modernes, marquées par la solitude et le sentiment de vulnérabilité des personnes. Et n'est-on pas plus « proche » dans une communauté ? N'est-ce pas conviviale, une communauté ?


    Le raisonnement de base du principe de neutralité de l'Etat consiste en fait à déporter le problème de la laïcité sur un autre terrain : celui de la croyance, qui n'a au demeurant rien à voir. Est ainsi posé en principe de départ que le fait de croire en un dieu est une croyance, ce qui est exact. Par conséquent, le fait de ne pas y croire est aussi une croyance, ce qui est vrai, en première analyse. Jusque là, rien de grave. C'est après que cela se gâte : est posé en second principe que la république est athée, donc qu'à travers la laïcité, elle tente d'imposer SA croyance : il ne faut pas croire en un dieu !

    D'où il résulte que le principe de laïcité est en lui-même une atteinte au principe de la liberté de choix individuelle. D'où il s'ensuit qu'il convient de l'amoindrir pour que l'Etat soit neutre et que les personnes puissent librement adhérer aux croyances de la communauté de leur choix.

    Est neutre toute chose qui n'intervient pas dans le cours d'un événement pour en modifier le résultat final. La neutralité de l'Etat n'est pas un concept neutre. Proclamer que l'Etat doit être neutre, c'est aller aux devant de graves déconvenues : lors d'un procès, tel terroriste, tel meurtrier, ou tel violeur prétendra agir au nom de dieu et refusera la sentence de la justice des hommes. Pour l'instant, ce moyen de défense est purement incantatoire. Avec un principe de neutralité de l'Etat à valeur constitutionnelle, il deviendra juridiquement efficace, si bien que les cours de justice devront dénier leur compétence à juger tous ceux qui se réclament de leur foi et ils demeureront impunis s'ils ont commis des infractions. Dans certains pays, où de telles choses se produisent déjà, ces criminels reçoivent même l'équivalent d'une légion d'honneur.

    Au-delà de l'aspect pénal, le principe de neutralité de l'Etat en matière religieuse revient à modifier le cours de la ligne de partage des eaux entre ce qui relève du spirituel et ce qui relève du temporel : si la loi républicaine est neutre par rapport à la loi religieuse, c'est à dire s'il lui est fait interdiction de modifier ce qui résulte de l'application d'une règle religieuse, alors cela signifie que chaque communauté religieuse pourra vivre sous l'empire de sa propre loi, y-compris si celle-ci déroge à la loi commune. On voit d'ici les catastrophes que cela peut provoquer, et je n'aborde même pas la question de la définition d'une communauté religieuse, dont les contours sont des plus floues.

    Le danger est si connu que les partisans de la thèse de la neutralité de l'Etat en matière religieuse se gardent de l'évoquer publiquement, mais l'on sent à l'ambiance que certains d'entre eux poursuivent secrètement le but d'amoindrir l'autorité de l'Etat républicain face aux religions.

    Je préconise donc d'en rester à une notion « ordre public » de la laïcité. Quoique dure, cette conception n'a pas empêché les Catholiques de décider de dire la messe en français plutôt qu'en latin, les Protestants de continuer à protester, les Juifs de porter Kippa et les Musulmans d'égorger les moutons ou de porter le voile. Donc elle assure à chacun une liberté « suffisante » en matière religieuse. Le concept de liberté suffisante choque, car pour nombre d'entre nous, la liberté religieuse est un concept absolu, puisqu'il il relève de la vie privée. Ailleurs, je ne sais pas, mais en matière religieuse, mon conseil est : plus ? Même pas en rêve. Le concept de « suffisance » est largement suffisant.


    Donc, déconstruction : le discours de la neutralité de l'Etat repose sur des idées. Elles sont fausses.

    L'athéisme est une croyance : non, c'est tout le contraire. C'est une absence de croyance. Les faits de croire et de ne pas croire ne sont pas deux données équivalentes qui peuvent être mises en balance comme le + ou le - d'une opération mathématique. Les deux, quoique également respectables, procèdent d'approches personnelles fondamentalement différentes : quand on ne croit pas en un dieu, on peut ne pas y croire de nombreuses de façons différentes et chacun a la sienne. Quand on croit en un dieu, on fait en général beaucoup plus que croire seulement en l'existence d'un dieu, on adhère à une religion (je laisse de côté ceux qui croient en une « puissance supérieure gouvernant l'univers » en dehors de tout cadre religieux car ceux-là ne se réfèrent pas à un système de valeurs spécifique). D'autre part, le fait que beaucoup adhèrent à une religion sans vraiment la connaître (cas fréquent, paraît-il, des jeunes Musulmans des banlieues) ne change rien à l'histoire, puisqu'il s'en réclament, donc ils revendiquent une appartenance, alors que l'athée, ou l'agnostique, ou l'incroyant, ou l'infidèle, ou le païen, ou que sais-je encore, ne revendique pas d'appartenance à une religion. Mais il arrive que l'athée revendique une appartenance à une république, à l'égal du croyant d'ailleurs. Ce qui nous amène au second point.


    La république d'aujourd'hui est athée : non. La république n'impose aucune croyance anti-religieuse ou religieuse. Eventuellement, elle s'en sert. Quand elle le fait, elle poursuit le plus souvent une stratégie de maîtrise du fait religieux. J'ai ici à l'esprit l'exemple de la politique qui a été menée de façon plus ou moins fixée par le ministère de l'intérieur pour que les Musulmans de France soient représentés par une autorité unique. Par ailleurs, sur un plan juridique, l'article premier de la constitution précise que la république est laïque, mais qu'elle respecte toutes les croyances. Il n'est pas écrit qu'elle est athée, mais qu'elle est laïque, ce qui est différent.

    Les personnes sont plus libres face à leur communauté que face à l'Etat : non. Dans une communauté, on n'est pas nécessairement libre. On dit que parfois, il vaut mieux vivre dans une grande ville qui garantit un certain anonymat, gage de tranquillité, que dans un petit village où chacun épie les moindres faits et gestes de son voisin pour mieux faire courir des rumeurs ou l'accuser de toutes les vilenies, comme jadis les sycophantes dans la démocratie grecque antique. Certes, le problème se corse lorsque l'Etat lui-même adopte une démarche sécuritaire dont il faut dire, et on ne le dira jamais assez, qu'elle est communautariste dans son fondement : surveiller, ficher, encarter, espionner, filmer, écouter, filocher, punir, etc, sont des actes qui, lorsqu'ils deviennent une mauvaise habitude, relèvent de l'entre soi : assurer la protection de ce qui me ressemble, détruire ou exclure ce qui ne me ressemble pas devient alors la devise de la république (en ce moment, on est en plein dedans et le tenant de cette approche est le Ministre de l'intérieur actuel, candidat à la présidence de la république, dont on peut dire qu'il est le ver dans le fruit, mais qu'on l'accepte car il n'est pas le plus vorace).

    Les gens ont des identités exclusives : non. Les « gens » ne sont pas des cons. Ils sont parfaitement capables d'avoir plusieurs identités sans présenter de troubles de la personnalité. On peut être Corse, Breton, Basque, Français, Européen, citoyen du monde, athée, croyant, de gauche, de droite, femme, homme, hétéro, homo, bi, etc. Les gens ne sont pas gênés par cela, mais ceux qui les gouvernent, oui. Essayez de formater l'esprit d'un homme qui a plusieurs identités, pour voir. Vous constaterez que même avec de gros moyens, vous aurez du mal, car chaque identité est un refuge pour son libre esprit. Chaque fois que vous penserez l'avoir coincé, il ira dans un autre de ses refuges, avec tout ce qu'il est. Comme une sorte de Maquisard qui recule devant une force mécanique supérieure sans pourtant renoncer à résister. Il est difficile de coincer celui qui a plusieurs identités, alors qu'il est extrêmement facile de coincer celui qui n'en a qu'une, car il la trahit toujours, ou il a toujours, d'une façon ou d'une autre, un point faible exploitable pour le dominer. Le discours qui consiste à nous persuader qu'il faut faire un choix entre la religion et la république est un discours de domination : nous avons plusieurs identités. Et le pire, ou le meilleur, est que nous n'avons aucun compte à rendre à ceux qui prétendent nous gouverner sur ce terrain. Le propos semble subversif ? Il n'est pourtant que l'application stricte du principe de laïcité. Car ce que je dis ne heurte en rien l'ordre public : c'est l'ordre public.


    Tout ce que je viens d'énoncer sur la laïcité est classique et même si je l'ai fait parfois avec trop de vigueur, on peut parier qu'une société comme la nôtre fera rencontrer à une exécution trop ferme des principes que je rappelle les obstacles de la modération et de la contradiction, ce qui devrait largement nous suffire pour assurer l'essentiel de la liberté dont nous avons besoin pour vivre heureux, ensemble.

    Le problème à mon sens n'est pas là.

    Le problème dans ces principes est que ceux qui les refusent n'y croient pas parce qu'ils les trouvent incompréhensibles, et ceux qui les comprennent n'y croient plus vraiment, alors que par ailleurs ils les acceptent...

    A moins que ce ne soit le contraire...

    En clair, j'ai l'impression que dans le combat de la laïcité, les partisans de la république laïque prennent le risque de perdre, essentiellement en raison de leur manque d'organisation, en face d'un adversaire lui-même très désorganisé, ou pas aussi fort qu'il en a l'air.

    Cela rappelle la défaite de 1940.

    Du coup, cela fait ressortir les accusations de traîtrise, donc les procès permanents d'intention. Cette atmosphère de règlements de compte n'est en tous cas pas très propice à une action commune efficace, condition de base de la réussite de toute entreprise humaine laissant une trace dans l'histoire. Or, c'est bien le moment d'en laisser une.


    34 commentaires

  • 1. Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4e ligne :
    Je viens juste de ranger dans sa bibliothèque une introduction à la méthode philosophique de Karl Jaspers, et je n'ai aucunement l'intention d'aller l'y rechercher.

    2. Sans vérifier, quelle heure est-il ?
    Aucune idée, l'heure est la seule chose que j'ai besoin de vérifier pour la connaître.

    3. Vérifiez.
    Je n'ai pas de montre, désolé.

    4. Que portez-vous ?
    Rien, j'ai les mains libres. Mais si vous parlez de mes habits, je suis en treillis baskets et sweet.

    5. Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    L'écran de mon ordinateur, évidemment !

    6. Quel bruit entendez-vous, à part celui de votre ordinateur ?
    J'en entends plusieurs. Si vous aimez la cacophonie, je vous fais un enregistrement.

    7. Quand vous êtes sorti(e) la dernière fois, qu'avez-vous fait ?
    J'ai sorti mes poubelles.

    8. Avez-vous rêvé cette nuit ?
    Non, mais ce matin oui.

    9. Quand avez-vous ri la dernière fois ?
    J'espère bien ne jamais rire pour la dernière fois.

    10. Qu'y a-t-il sur les murs de la pièce où vous êtes ?
    Des oreilles. Vous ne saviez pas que les murs ont des oreilles?

    11. Si vous deveniez millionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez vous ?
    Un autre ticket du millionnaire.

    12. Quel est le dernier film que vous avez vu ?
    Je ne l'ai vu qu'à moitié et c'est encore deux fois de trop.

    13. Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?
    Oui. Le soleil s'est levé avant moi. D'habitude, c'est le contraire.

    14. Que pensez-vous de ce questionnaire ?
    Que Pivot a fait trop d'émules. Mais j'aimerais bien passer à Apostrophe si l'émission existait encore.

    15. Dites-nous quelque chose que nous ne savons pas encore.
    Votre femme vous trompe avec votre meilleur ami.

    16. Quel serait le nom de votre enfant si c'était une fille ?
    Cela ne vous regarde pas.

    17. Garçon ?
    J'ai horreur de me répéter.

    18. Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?
    Oui, surtout quand j'étais à l'étranger.

    19. Qu'aimeriez-vous que Dieu vous dise quand vous franchirez les portes du Paradis ?
    Je lui laisse le choix, mais je remarque qu'il s'agit de la version américanisée par James Lipton de la question que Pivot posait à ses invités en fin d'émission. Vous devriez vous recycler, franchement.

    20. Si vous deviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et de la politique ?
    Voilà une question qui vise uniquement à m'enpêcher de répondre : mettre les femmes au pouvoir.

    21. Aimez-vous danser ?
    Nu, sur une table, uniquement.

    22. Georges Bush ?
    Le père ou le fils ? Il n'y a pas de "s" à George, en anglais, il me semble.

    23. Quelle est la dernière chose que vous avez regardée à la télévision ?
    Une émission sur le vote électronique en Belgique.

    24. Quelles sont les quatre personnes que vous aimeriez voir répondre à ce questionnaire ?
    De préférence mes ennemis, mais j'en ai beaucoup plus que quatre.

    46 commentaires
  • Aujourd'hui, je me suis levé avec une envie de tuer, de préférence un innocent, car c'est bien mieux. Et même plusieurs. C'est encore mieux.

    Je me suis dit que je pourrais commencer par moi-même, puisque je me considère essentiellement comme un innocent, enfin au moins d'un certain point de vue Mais je suis contre le suicide, enfin au moins en ce qui me concerne.

    En fait, il faut que je vous explique pourquoi je vais devenir un tueur en série.

    Les tueurs en série sont souvent des tueurs de séries. A double titre.

    En premier lieu, me viennent à l'esprit les mots « série télévisée », bien sûr. J'image figurer un jour et en bonne place dans une sorte de star académie du tueur en série. J'aurais déjà de quoi faire en éliminant mes challengers et je me délecte d'avance à l'idée de les entendre pousser leur dernier soupir, à travers leur gorge tranchée et obstruée par les premiers caillots poisseux de sang coagulé.

    La seule chose qui me contrarie est qu'ils ne seront pas innocents, par définition, enfin, pas autant que moi. Mais bon, peu importe, il faut faire avec ce qu'on a. Le plus important est qu'il y ait une caméra, moi devant , et vous derrière l'écran.

    Oui, oui, oui, car je veux susciter l'envie. Mais aussi le dégoût, cela va de soi. Ne me prenez pas pour un pervers, c'est juste une expérience. Tenez, mettons que par le fait du hasard, quelque chose se produise sous vos yeux, n'importe quoi. N'allez pas chercher trop loin et imaginez quelque chose de simple. Par exemple, le surgissement impromptu d'une appétissante religieuse au chocolat, ou celui plus implacablement surprenant d'une obscène scène de cul, dégueulasse et dégoulinante de lubricité, comme la pipe que consentirait allégrement la secrétaire à son patron, au moment où vous entrez dans son bureau pour lui remettre fièrement le projet de rapport de gestion que vous avez rédigé, en prévision du prochain conseil d'administration.

    Hum ?

    Et bien déjà, là, à ce stade, il y a deux camps : ceux qui ressentent de l'envie et ceux qui ressentent du dégoût. Maintenant, toute la question est de savoir par rapport à quoi vous vous déterminez pour tel ou tel camp. La religieuse, ou la pipe ?

    La réponse vous appartient. Chacun ses perversions, après tout. Je vous les pardonne d'avance (le pardon est une notion très importante car, pour commettre mes crimes en toute quiétude, il faut que je vous pardonne ; mais nous y reviendrons).

    Ce que je voulais vous dire, pour revenir à mon sujet, c'est qu'on peut inverser le phénomène pour mieux le comprendre : puisque toute image procure à une personne donnée alternativement du dégoût ou de l'envie, quelque soit l'image en question, il est facile de penser qu'une image précise, comme celle d'un homicide atroce, procurera du dégoût ou de l'envie, volontairement, sciemment, à des personnes indéterminées. Aléatoirement. Vous, quoi.

    Là, je vous vois venir : vous me direz « mais vous êtes vraiment un pervers ! » Ah bon ? Pourquoi ? Parce qu'il va falloir gérer l'incertitude de l'aléa ? Que voulez-vous dire ? Que vous préférez certaines scènes de crimes à d'autres ? Que vous avez peur d'assister à une scène de crime qui ne vous corresponde pas ?

    Alors là, je tiens tout de suite à vous mettre à l'aise : je tuerai qui vous voulez, comme vous le voulez. Vous préférez assister au meurtre d'un flic, car vous nourrissez une haine secrète pour la police ? Pas de problème, j'ai ça en magasin. Vous êtes amateur de meurtre accompagné d'un viol avec actes de torture et de barbarie, parce que votre vieille préceptrice anglaise vous a traumatisé dans votre petite enfance ? Restons cool, je fournis à la commande, sous 48 heures chrono. Vous aimez les assassinats entre gangsters, façon prohibition à Chicago ? Ah ! je devine en vous quelque chose qui me plaît ! Entre le pic à glace et la mitraillette à chargeur camembert, je dois bien avoir un article qui vous conviendra.

    Mais il faut que l'on soit franc et direct : pour boucler la chaîne, il faudra installer une caméra qui vous filmera pendant que vous regarderez l'écran où j'apparaîtrai dans mes œuvres. Là, oui, ce sera pervers. Parce que vous pourrez vous voir en train de contempler des horreurs. Et vous pourrez alors mesurer à quel point elles vous laissent indifférents, fondamentalement. Et surtout, vous pourrez mesurer le grand écart qui existe entre ce qui, normalement, devrait vous faire réagir et ce qui, en pratique, vous fait réagir.

    Oh, inutile de vous creuser le ciboulot et de vous faire du mal. Le distinguo s'opère en fonction de l'identification : indépendamment du degré d'horreur des scènes auxquelles vous assisterez, vous ne réagirez que si, d'une façon ou d'une autre, elles vous concernent personnellement.

    Ne vous jugez pas sévèrement. Cela n'a rien d'égoïste. C'est une mesure de protection de notre psyché et c'est aussi une façon très saine de fonctionner. Si, si.

    Maintenant, il se peut que vous pensiez que je suis un menteur. Je me garderai bien de vous détromper, mais je vous rappellerais quand même qu'un certain nombre d'assassinats, de génocides, de famines ou d'épidémies meurtrières sont actuellement en cours à la surface de cette planète, que ces événements sont largement couverts par les médias, que des images détaillées sont disponibles et que vous en avez certainement regardé quelques-unes.

    Or, à quoi avez vous réagi prioritairement ces derniers temps ? Je ne parle pas d'une émotion, ce serait trop facile. Non, je parle d'un acte. Il ne faut pas confondre les deux. Je sais bien que certains d'entre nous s'imaginent que parce qu'ils sont émus, ils agissent. Du genre, le SDF que j'ai vu dans la rue hier, alors qu'il pleuvait et qu'il faisait froid, m'a profondément ému - là, j'intercalerais un beau développement sur ma souffrance à voir ce pauvre type dans une telle misère, pour occulter le fait que je n'ai concrètement rien entrepris pour l'aider.

    Alors, à quoi avez vous réagi ? Hum ?

    Ben, finalement à des événements qui vous concernent. Ouep. C'est comme ça. Ah non ! ne vous mettez pas à pleurer, c'est insupportable. Je vous dis que c'est normal ! Ne me faites pas le coup du sentiment de culpabilité judéo-chrétien, vous n'y êtes pour rien. Pas plus que pour les crimes que je vais commettre. On est d'accord, non ? C'est moi qui tue, c'est vous qui regardez. Donc, vous n'y êtes pour rien. Voilà, ça va mieux maintenant ?

    Je vous l'avais bien dit qu'il était important que je vous pardonne (je vous le répète, car quand je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis sûr que vous ne m'avez pas cru).

    Je saisis d'ailleurs cette occasion pour attirer votre attention sur le fait que s'il est extrêmement important que je vous pardonne pour ce que vous n'avez pas fait, il est en revanche totalement indifférent que vous me pardonniez pour ce que je vais faire.

    Là encore, je vous vois venir et vous allez me dire : « c'est absurde ! ».

    Vous savez bien que j'ai horreur d'être contrariant et que je ne vous dirai donc pas le contraire. Mais je vous engage à méditer sur deux événements récents : d'une part sur le pardon qui a été exigé du pape, parce qu'il avait cité un ancien dialogue entre un empereur byzantin et un intellectuel Perse, péché ô combien véniel si l'on évoque par comparaison tous les crimes que l'église a pu commettre au long de son existence, et d'autre part sur les propos du président des Etats-Unis d'Amérique, qui a annoncé tout à fait officiellement avoir lancé son pays dans une guerre en Irak pour des raisons qui se sont toutes révélées erronées, reconnaissant par là-même avoir déclaré la guerre à un pays qui ne lui avait pourtant rien fait et pour des motifs totalement inexistants... sans que personne ne pense seulement à exiger de sa part le plus petit début d'excuse.

    Tout cela pour vous dire que dans ce nouveau monde qui est désormais le nôtre, il est normal que le pardon aille dans le sens de celui qui commet une faute vers celui qui n'en a pas commis, puisque le pardon descend bien mieux qu'il ne gravit la pente ascensionnelle de la culpabilité.

    En clair, c'est celui qui a le plus à se reprocher qui doit pardonner.

    Et le pire dans ce que je viens de vous dire, c'est que, par dessus le marché, c'est très chrétien (creusez la question, vous verrez bien). Je ne mentionne donc pas le pape et G. Bush par hasard.

    Toujours est-il, vous le constaterez par vous-même, qu'il est particulièrement jouissif de se faire pardonner par un criminel quand on est innocent. D'ailleurs, plus le criminel est impitoyable, ce qui est mon cas, je le confesse, plus ce pardon a de prix, car il est la marque d'un fléchissement de sa volonté homicide et celui qui en bénéficie peut s'enorgueillir d'être l'un des rares à l'avoir obtenu, sinon le seul. Etre un privilégié, c'est jouissif, non ? Si, parce que c'est enviable !

    Là encore, je vous vois venir et vous me direz : « mais pourquoi le cœur pur du criminel se laisserait-il corrompre par la compassion ? ». Mais non, vous n'y êtes pas ! Il ne s'agit pas de compassion, loin de là. Rien à voir. Il s'agit... comment dirais-je ?

    Ah, voilà !

    Il s'agit de ce que Freud appelait, dans un célèbre article sur la création littéraire et le rêve éveillé, d'une prime de séduction ou, si vous préférez, d'un plaisir préliminaire. Le pardon fait partie de ces artifices esthétiques qui vous rendront aimable l'image du crime le plus abominable.

    Vous doutez ?

    Je vous soumets cette idée qui constitue une piste de réflexions féconde : si je vous décrivais en termes crus une scène tirée d'un registre que notre éducation, ou plus exactement notre conditionnement social, nous invite à considérer de prime abord avec dégoût - je songe naturellement à une scène de cul - je gagerais sans risque de me tromper qu'elle n'éveillerait dans votre esprit aucune de ces pensées que la morale qualifie de douteuses : les mots crus laissent froid (logique quasi culinaire que ne désapprouverait l'excellent livre de recettes de cuisine que je garde à portée de la main). Mettons par exemple que je dise «  Jean fourra sa grosse bite dans la chatte de Paulette et la lima furieusement ». Bon. Vous voyez bien que cette phrase ne déclenche pas de sécrétions hormonales particulières. Si maintenant j'enrobe le truc dans des formules poétiques, en posant une ambiance, un décor, des personnages, en suggérant plus qu'en décrivant, tout cela passe beaucoup mieux. Non ?

    Tout est dans la présentation.

    Une bonne présentation permet au message central de franchir les barrières psychiques qui, habituellement, protègent notre esprit contre les stimulus qu'il n'accepte pas. Car enfin, il faut se rendre à l'évidence, notre esprit est une machine à faire le tri entre des stimulus positifs et négatifs.

    Si je vous dis par exemple que je suis riche, vieux, antisémite, homophobe, misogyne et raciste, j'émets des stimulus plutôt négatifs, si j'en juge par la majorité des sondages d'opinions. Dès lors, tout ce que je pourrais vous dire après avoir annoncé cela sera invalidé ou moins favorablement reçu par votre esprit, même si je vous dis quelque chose qui rejoint votre propre opinion, au fond.

    Au contraire, si j'émets des stimulus positifs, en concordance avec votre psyché, je pourrais même aller jusqu'à vous faire accomplir ce que votre propre système de valeurs réprouve. Tous les escrocs savent cela sur le bout des doigts et comme je suis un tueur en série, vous pensez bien que je ne l'ignore pas. Il faut du reste que je vous prévienne que, dans la plupart des cas, mes prochaines victimes se précipiteront d'elles-mêmes vers leur mort.

    Mais il y a encore plus fort, dans ce plaisir préliminaire. Comme disait le cher docteur, ce plaisir préliminaire, ou prime de séduction, nous est offert pour permettre la libération d'une jouissance supérieure émanant de sources psychiques bien plus profondes, alimentées par nos propres fantasmes, qui entrent alors en résonance avec ceux de le personne qui nous offre le plaisir préliminaire.

    En somme, c'est une sorte d'auberge espagnole : on y mange ce qu'on y apporte. Oui, toutes les horreurs que vous verrez ne seront que le reflet de vos propres fantasmes. Moi, je me contenterai de tuer en toute innocence, comme Alien. Bien sûr, ce sera sanglant, mais que voulez-vous ? Un corps humain, c'est un sac d'os, de chair et de sang, dès que c'est percé, ça fuit de partout. Quand vous regardez un documentaire sur la médecine chirurgicale, avec gros plan sur des organes gisant au fond d'un ventre humain ouvert en grand sous vos yeux curieux et avides de savoir, techniquement parlant, vous regardez la même chose que le corps d'une prostituée londonienne éviscérée par Jack l'Eventreur. Vos yeux ne font pas la différence, eux. Votre esprit, oui.

    Et là, j'entends déjà votre objection : « mais que vient faire le pardon dans tout cela ? ».

    Une minute, ça arrive ! Le bon docteur Freud l'expliquait mieux que moi : « tout plaisir esthétique présente le caractère de plaisir préliminaire, mais la véritable jouissance de l'œuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions ».

    Vous comprenez, maintenant ? Mon pardon, parce qu'il est une sorte d'œuvre littéraire, va vous soulager de vos tensions. Vous pourrez me regarder accomplir mon crime sans éprouver de culpabilité, et plus encore : je vais vous « mettre à même de jouir de vos propres fantasmes sans scrupule ni honte ». La jouissance, sans la honte, merveilleux, non ?

    Je commencerai donc l'exécution de chacun de mes crimes par un geste de pardon adressé symboliquement aux témoins que vous serez à travers l'œil de la caméra. Je vous convie donc à une fantastique aventure, qui vous en apprendra beaucoup sur vous-même et le genre humain.

    Non, non, inutile de me dire merci. C'est un plaisir de vous rendre ce service.

    J'en viens maintenant au second titre, vous rappelant que je disais en introduction qu'un tueur en série est souvent un tueur de séries. Là, je considère le terme « série » sous son acception classique : ensemble d'objets identiques ou similaires provenant d'une origine commune.

    Tuer des gens en série, c'est tuer des gens qui sont liés par un dénominateur commun. Je me suis dit, au début, que j'aurais pu me lancer dans la destruction massive des femmes blondes, ou des hommes chauves, par exemple. Mais c'est d'un banal.

    Alors j'ai choisi de pousser ma réflexion jusqu'au plus petit dénominateur commun existant entre toute les victimes, afin de vous garantir la meilleure qualité de victime possible, car je crois que vous êtes en droit d'y prétendre, et je suis arrivé à la conclusion que ce plus petit dénominateur commun est le fait que toute victime est précisément... une victime.

    Tautologie me direz-vous ?

    Il est vrai que tuer volontairement des gens pour en faire des victimes peut sembler un non-sens à l'esprit superficiel. Mais celui qui est capable d'un effort de réflexion plus énergique et plus profond se rendra rapidement compte que la « victimisation » de la victime est très exactement le but recherché par tout assassin.

    La victimisation doit se concevoir comme une œuvre d'art : c'est une sorte de transfiguration. Il s'agit de faire passer un être humain quelconque de son statut de simple quidam à un statut supérieur de victime. Mais attention ! Beaucoup de candidats, peu d'élus. N'est pas victime qui veut !

    Car je ne vous parle pas de ces victimes qu'on ramasse à la pelle pour en abreuver notre système médiatique, à la rubrique faits divers, ça s'est passé près de chez vous, vous aussi vous aurez droit à votre quart d'heure de célébrité, etc. Non !

    Moi, je vous parle de la victime de qualité !

    Pour la rencontrer, car tout assassinat est une rencontre - bouleversante d'ailleurs - il faut la connaître. Et pour la connaître, il faut la comprendre. Pour la comprendre, il faut l'aimer ! Oui, j'ose le dire : le tueur en série aime sa victime. C'est un amour un peu embarrassant, je n'en disconviens pas. Si vous deviez l'emporter en pique nique, je suggérerais de prévoir une grosse malle, disons suffisamment grosse pour contenir un corps. Enfin bref.

    Se pose alors la question de la bonne victime. Qu'est ce qu'une bonne victime ?

    Bien sûr, en fait de questions, je ne pose que celles dont j'ai la réponse et je suis tout simplement ravi de vous affirmer que des études scientifiques on ne peut plus sérieuses nous ont permis de déterminer très précisément les critères qui définissent la bonne victime.

    Il y en a cinq. Facile, comme les doigts de la main que j'emprunterai à l'une de mes victimes pour la conserver pieusement dans un bocal de formol.

    La bonne victime est d'abord et avant tout une victime innocente. Une victime qui serait coupable de quelque chose, même un petit vice, perdrait de sa superbe virginité. Bien des gens pensent que tuer un criminel, par exemple, n'est pas un crime. D'ailleurs, vous-même le pensez, j'en suis sûr. Tenez, si demain on nous annonce que Ben Laden s'est fait dessouder par un Rambo des forces spéciales, qui dira que Rambo doit être jugé et puni, à part les anti-américains de service ? Peut-être  Ben Laden vous paraît-il trop lointain ? Remplacez-le par un Guy Georges ou un Emile Louis, selon votre convenance. C'est une simple question de jugement de valeur, car la plupart des gens pense qu'un salaud qui paye pour ses saloperies, c'est une bonne chose, peu importe la façon dont cela se réalise.

    A ce sujet d'ailleurs, la cour de cassation a validé la procédure contre Emile Louis, alors que ses crimes étaient prescrits, donc non-punissables. Elle a eu recours à un tour de passe-passe dont elle est coutumière dans les grandes occasions. Elle a simplement trahi le droit, mais tout le monde s'en fout - et moi le premier ! - car ce qui compte, c'est qu'il paye, alors même qu'il est victime d'une injustice, au sens strict du terme.

    Ce qui compte surtout, c'est la pureté, la blancheur. Blanche Neige, par exemple, est une victime parfaite pour la vilaine sorcière. Encore aujourd'hui, je me lamente de l'échec de sa tentative d'empoisonnement, car rarement une criminelle aura été aussi noblement guidée vers sa victime, au point de sacrifier à son projet homicide sa propre jeunesse et sa beauté. Quel honneur fait à la victime, quelle offrande ! Hélas en pure perte !

    Autre exemple : le tsunami en Asie a fait 600.000 morts et le tremblement de terre au Pakistan, qui l'a suivi de peu, plus de 700.000. Si le premier a soulevé une vague d'émotion planétaire, le second ne nous a pourtant pas ébranlés. Pourquoi ? Parce que les Pakistanais sont de mauvaises victimes, avec leurs crimes d'honneur et leur proximité trop grande avec le terrorisme islamique. Ils ne sont pas suffisamment innocents pour mériter notre sympathie et nous les avons laissé crever de faim et de froid au milieu des décombres de leurs maisons, alors que dans l'autre cas nous avions déployé des efforts considérables pour sauver des gens qui étaient déjà morts noyés.

    Vous voyez bien que les petits crimes que je m'apprête à commettre ne sont pas grand chose au regard de tous ceux que nous commettons par indifférence.

    Là-dessus, il suffit de dresser la liste des victimes innocentes : les enfants, bien sûr, les femmes, surtout quand elles sont enceintes, les personnes âgées, les handicapés, les malades, les salariés, les locataires, les petits épargnants, etc, du moment qu'ils sont en situation de vulnérabilité. Ou plus précisément, en position d'infériorité. Par exemple, on dira aisément qu'un jeune des cités d'origine maghrébine est victime d'une bavure policière, car nous intériorisons le fait que l'appartenance de la victime à un ancien peuple colonisé nous place dans une situation de supériorité inavouable, que nous refoulons injustement sur la police. Mais n'ayez surtout pas de compassion pour les policiers, ils sont payés pour ne pas être aimés : il ne manquerait plus que dans une démocratie on n'aimât la police ! Ce serait le début de la dictature et il n'en est de pire que celle qu'on aime.

    L'innocence se définit donc, au sens victimologique du terme, comme la pureté, la vulnérabilité, l'infériorité, et pour tout dire, la soumission : un innocent est dominé, raison pour laquelle son destin est bien d'être victime de quelque chose, y-compris d'une erreur judiciaire. Comme quoi, l'innocent est bien en position d'égalité face au crime et face à la justice : il est également reconnu par l'un et l'autre comme une proie digne d'intérêt. A la racine du mot, l'innocent est là pour payer, c'est son rôle devant l'humanité.

    Nous abordons le deuxième critère qui distingue la bonne victime du tout venant : sa fonction rédemptrice. Comme le Christ sur la croix, la bonne victime est là pour racheter nos fautes (pas les siennes, puisqu'il est innocent). Prenons par exemple tous les petits vieux qui sont morts pendant la canicule : leur trépas anonyme nous a permis de nous faire notre crise de culpabilité, salutaire et hygiénique. Maintenant que l'événement est passé et que nous nous sommes ressourcés dans l'odeur putride de leur cadavre en décomposition avancée, rendue plus rapide encore par la chaleur étouffante qui régnait dans les sous-pentes où nous les avions remisés pour qu'ils achèvent discrètement leur existence, loin de nos regards, nous nous sentons mieux, non ? En pleine possession de nos moyens, non ? La preuve, nous allons faire des procès. C'est à dire que nous allons désigner des coupables.

    C'est ça, le rachat de la faute : le corps de la victime est une monnaie d'échange qui nous permet d'acheter la faute commise par tous, pour finalement la faire payer à certains d'entre nous, mais pas n'importe qui : les « mauvaises » victimes. La fonction sociale de la bonne victime est d'être opposée à la mauvaise. Elle sert à un règlement de compte.

    Il convient de noter dés à présent qu'une bonne victime peut devenir mauvaise au gré de nos revirements psychiques. Le 12, nous avons tous pleuré les 3.000 victimes du 11 septembre. Mais six ans plus tard, devant les exactions de l'armée américaine, à qui réservons-nous nos larmes ? Hum ? Revirement psychique. Dans un procès pour viol, n'est-il pas tentant de faire d'abord celui de la victime, qui portait une jupe trop courte, plutôt que celui du violeur, qui a cédé à une pulsion finalement si humaine ? Ne dit-on pas qu'on résiste à tout, sauf à la tentation ? Revirement psychique, encore.

    La bonne victime est donc, non seulement une denrée rare, mais encore un phénomène précaire soumis aux aléas de nos changements internes. Hier les Juifs étaient des victimes, aujourd'hui les Israéliens sont des tortionnaires...

    Le troisième critère de la bonne victime est une exigence esthétique absolue : elle doit être belle dans la douleur. Vous souvenez-vous de la photo de cette femme algérienne, éprise de douleur, dont les proches ont été massacrés, pendant la guerre civile ? On l'a même comparée à la Joconde, sauf qu'elle ne souriait pas. Cette photo, qui a fait le tour du monde en passant par chez vous, ne vous a t'elle pas procuré un plaisir troublant ? Si oui, n'y voyez aucune malice ou malformation cérébrale, bien au contraire : votre esprit a mécaniquement enregistré un stimulus positif, en concordance parfaite avec l'image que vous vous faite de la bonne victime.

    Le Christ lui-même, victime par excellence, est beau dans la souffrance. Tout, dans l'art sacré, est dévoué au rappel permanent, à l'évocation multiple de cette beauté sublime. Il est d'ailleurs assez piquant de remarquer que l'église catholique, pourtant si intransigeante avec les plaisirs obscurs que se donne l'âme humaine, dans lesquels elle voit encore aujourd'hui la force du diable, a néanmoins pris le risque de peupler l'inconscient de ses fidèles avec des images qui pourraient très facilement dériver vers quelque chose de franchement obscène. L'église doit être perverse, je ne me l'explique pas autrement. Elle nous soumet à la tentation pour mieux nous demander d'y résister. A tous coups, cette mission impossible est un échec qui fait de nous un pécheur repentant relevant de son ministère, donc de son pouvoir. Quelle horrible façon de nous y maintenir, alors que moi, je vous offre le libre arbitre !

    Quatrième critère de la bonne victime : elle doit être pénitente. La victime a quelque chose à se faire pardonner. Quoi ? Cela n'a aucune importance, mais demandez-le à toutes les victimes que vous pourrez croiser et elles vous répondront qu'elles ressentent intensément un sentiment de culpabilité, qu'elles sont bien souvent incapables de définir, mais qui prend sa source dans le fait même qu'elles ont été victimes de quelque chose. Ce sentiment de culpabilité est d'autant plus insupportable que la victime ne trouve rien à se reprocher, alors qu'elle reproche tout à celui qui lui a fait du mal, assumant ainsi une culpabilité que ce dernier n'endosse en général pas. Assumer la faute d'un autre, alors qu'on a été la victime, n'est-ce pas le comble du raffinement masochiste, qui traduit si parfaitement ce qu'est le pénitent ?

    Conséquence obligée de ce quatrième critère, la victime doit être humble, car le pénitent est humble. Je crois que nous avons tous horreur de ces victimes prétentieuses ou orgueilleuses qui tiennent tête à l'avanie. Mais attention, le mécanisme est ici sensible comme le balancier d'une horloge : comme nous aimons aussi que la victime soit belle dans la douleur, une certaine morgue, ou capacité à supporter fièrement l'épreuve sans broncher, est également vivement souhaitée. Un sens de la répartie serait un plus apprécié, surtout si la victime doit s'expliquer en public. Subtil dosage, donc.

    Cinquième est dernier critère, essentiel : la victime, impuissante, attend sa libération par l'intervention d'un élément extérieur et providentiel. Vous comprenez bien qu'il est hors de question qu'une victime acceptable se défende ou se fasse justice elle-même ! Quand les Palestiniens tombent sous les balles des soldats israéliens, l'ordre sacré des choses est respecté. Mais s'ils s'avisent de truffer des bus avec des bombes, ils cessent de satisfaire à ce critère essentiel et deviennent des terroristes. Leur fonction est de se faire massacrer en attendant l'intervention d'une main secourable et étrangère, comme surnaturelle. Une feuille de route, élaborée dans un lointain pays nordique.

    C'est sans doute pour ça que, comme vous, j'ai beaucoup aimé les Bosniaques. Dieu qu'ils étaient beaux quand ils mourraient en attendant, mais en vain, notre inutile secours ! Nous nous sommes même payé le luxe d'accueillir des réfugiés, mais en nombre limité, afin qu'il reste sous la lame du couteau serbe, suffisamment de gorges à trancher.

    Hum ! Je crois qu'à force de considérer l'actualité internationale je deviens cynique, alors que je m'étais juste promis de devenir assassin. Veuillez pardonner ce moment d'égarement. Si je continue, ma pensée va se faire arrêter pour vagabondage, alors que son but précis est de me guider jusqu'au meurtre.

    Voilà donc brossé le portrait de notre victime parfaite. Enfin, je veux dire, la mienne. Et ce n'est pas parce que je compte en avoir plusieurs que je consentirai à les partager ! Innocente, rédemptrice, belle dans la douleur, pénitente et offerte à sa libération. Je ne vois que la femme pour aligner simultanément autant de qualités.

    Je commence donc mon massacre demain, un peu avant l'aube. C'est à ce moment que les exécutions sont les plus belles. Aux heures dites bleues, je poserai ma plume sur la première feuille blanche de mon premier roman noir et je vous jure devant les dieux du mal et de l'enfer que les victimes tomberont comme les mouches devant la bombe d'insecticide !

    J'ai déjà trouvé mon titre, je vous le livre : « Les victimes du Bois de Boulogne ».

    Vous remarquerez qu'un titre normal et banal, pour un roman policier, serait plutôt « L'assassin du Bois de Boulogne », ce qui traduit la prépondérance que nous accordons au criminel sur ses victimes. Qui se souvient du nom des victimes de Jack l'Eventreur ? Celles de Guy Georges ? Celles de Francis Heaulme ?

    Or, mon roman sera l'histoire d'un assassin qui accorde de la considération à ses victimes, qu'il veut parfaites, en fonction des cinq critères. Pour cela, il est prêt, comme la sorcière de Blanche Neige, à tous les sacrifices. Il est prêt à en faire des gens inoubliables. C'est à dire, très précisément, ce que ne sont pas les victimes d'aujourd'hui.

    Mon criminel sera quelqu'un de normal, comme vous et moi. Et comme moi, peut être-vous aussi, il écrira un livre sur ce qu'il fait. Peut-être même est-il déjà en train d'écrire le même livre que moi, sur les mêmes choses que moi. Peut-être encore qu'à force de les écrire, il pense qu'il est inutile de les vivre, à moins qu'il estime au contraire que, pour bien les écrire, il ne soit indispensable de les vivre ?

    Inquiétant, non ?

    Brrrrrr ! Je me fais froid dans le dos !

    Une dernière question vous brûle sans doute les lèvres : quel rapport entre ce post et son titre ? Rien d'autre sans doute que l'heure tardive jusqu'à laquelle vous a entraînée sa patiente lecture, dont je vous remercie.




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  • Pour quiconque et quoique ce soit, n'importe quand, ce post est là pour ça.

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